Impressions d'un voyage solidaire VERSO - 2019


Photos-JLC

Transporté, submergé, ébloui, décalé…. Et tant d’autres encore pour tenter de décrire un début de séjour. Les premières images le matin à Diass après une arrivée au cœur de la nuit restent gravées sans besoin de photos. Un autre monde devant moi ! Une journée de route pour rejoindre à la nuit Ndiaréme, le point d’ancrage de la mission. La route, toute la vie semble se concentrer dessus et autour. Des découvertes en tout genre pour rentrer dans cet autre monde. Encore un réveil à surprise, voilà donc Ndiaréme, ce village déjà vu en photos, ces personnes dont les noms m’étaient déjà familiers. Mais là, je suis sur place, avec eux.

Et tout de suite en action, enfin plutôt associé à l’action. Je n’ai pas de responsabilité dans cette mission. A moi juste d’y trouver une petite place. Oui mais comment ? Avec du recul pour observer, tenter de comprendre. Avec de la modestie devant des réalités nouvelles et complexes. Mais avec aussi de l’investissement pour s’intégrer. Pas si compliqué à priori mais pas si simple non plus. Finalement c’est venu assez naturellement. Les « anciens » de Verso m’y ont largement aidé. Des explications, des conseils, de la vigilance des 2 Alain et de Bernadette. De la complicité avec « le nouveau de l’an passé », Albert. Et puis tout s’enchaine à grande vitesse sans trop avoir le temps de se poser des questions. Avec une visite de bibliothèque, une réunion à l’inspection Education Nationale, les enjeux sont vite là : construire et aménager des bibliothèques mais s’assurer aussi de leur utilisation. Et puis construire une école maternelle mais suivre de près son comité de gestion. De l’importance d’une action sur la durée. La visite dans Ndiaréme est instructive. Plus de 10 ans de réalisations de Verso avec le grenier à riz, l’école maternelle, la case de santé, le jardin pédagogique à l’école élémentaire…  Avec ce dernier fortement réclamé par les enseignants et pourtant redevenu terrain en friche, je comprends mieux la nécessaire prudence dans la réponse de Verso aux diverses demandes. Un autre bel exemple avec l’abri du moulin à mil de Paté Badio demandé avant même d’avoir eu ce moulin… Paté Badio, ce village Peul de huttes où l’on arrive au bout d’une piste dans un paysage aride au milieu de nulle part ! Ici, je vais de découvertes en découvertes : réception par le chef du village au milieu du groupement féminin qui présente ses comptes avec un grand sérieux, visite à la case de santé réparée par Verso avec ces 2 femmes qui la font fonctionner bénévolement. Je prends conscience du rôle discret mais très efficace des femmes dans la vie communautaire. Déterminant pour la gestion familiale, il se poursuit dans les actions d’éducation, de lutte contre la malnutrition, de santé et même dans la « finance solidaire ». Comme à Ndiaréme, où j’assiste à la réunion d’un groupe de femmes qui gère une quasi-banque (la désormais « banque des 3 canards », du nom donné ici aux 3 cadenas qui verrouillent le petit coffre). Un système de « coopérative » locale solidaire assez fascinant qui permet de contourner les banques officielles et leurs prêts à taux prohibitifs, d’acheter en gros, de souder entre elles des femmes qui gèrent le quotidien.

Dans ce tourbillon de rencontres où je passe des cases de santé aux comités de gestion via les écoles maternelles, élémentaires et collèges, je tente de m’accrocher à un fil conducteur : les livres et les bibliothèques. Lors d’un passage éclair à l’école Gallo Malik (Richard Toll) le soir de l’arrivée à Ndiaréme, j’ai vu à la nuit tombée les membres de l’autre mission Verso plongées dans des tas de livres, en train de patiemment réparer ou recouvrir, coder, enregistrer… Et puis pas loin de la pièce où je dors, une montagne d’étagères jaunes à monter ici et là dans des bibliothèques. Données par la ville de Vitrolles, elles ont été acheminées jusqu’ici grâce à la Compagnie sucrière. Une partie de ce matériel va aller dans une ancienne classe de l’école totalement rénovée par Verso avec un entrepreneur local.  Comment imaginer tout ce travail de fourmi pour arriver à cette belle bibliothèque scolaire de Gallo Malik dont Verso remettra les clés au directeur au cours d’une cérémonie « à l’africaine » avec marabout, griot, multiples discours, foison des couleurs des robes ? Et pourtant la réunion avec l’Inspecteur EN et les directeurs, la visite de la bibliothèque de Khouma à Bokhol, m’a ouvert les yeux sur les difficultés rencontrées pour faire vivre tous ces livres… Mais à Gallo Malik, pas de problèmes, Daouda le directeur, est un vrai militant de l’éducation. Livres, bibliothèques, l’occasion m’est donnée de me rendre un peu utile auprès de Luce, Dominique et Annie. Un soir, les voyant débordées pour préparer des malles de livres à remettre le lendemain à l’école de Gaè, je leur propose mon aide. Me voilà donc lancé dans l’enregistrement des livres, une tâche à la fois fastidieuse par la répétition et intéressante par le survol de tout ce qui est mis à disposition y compris de la littérature jeunesse africaine.

Les livres mais aussi les étagères… Alain G maîtrise parfaitement leur montage. Je lui propose pourtant de l’aider et me lance ainsi perceuse à la main avec lui et Albert pour installer des étagères dans les diverses classes de l’école de Bokhol 2. Une belle occasion de voir de près l’école, les différentes classes (y compris les « provisoires »), les enseignants, la « cantine ».  Mais, on m’appelle pour accélérer l’enregistrement des livres.  Ça fait du bien de ne pas être seulement « spectateur ». 

Déjà 4 jours à Ndiaréme. Je me sens rentré dans la mission, certes modestement mais ça me convient. D’ailleurs, contrairement à mes timides débuts, je me surprends maintenant à dire naturellement membre de Verso lors des nombreuses présentations. Je m’habitue bien à ce quotidien si différent. Le sommeil est court avec ce réveil très matinal de la sono criarde du muezzin relayée par des chants. J’ai pris mes marques y compris alimentaires. Le grand plat pris en commun ne me surprend plus. Ni la douche tiède. Et puis pas de moustiques, moi qui étais venu « armé » pour faire face à une invasion… Le rythme de travail ne laisse que peu de temps pour la découverte des paysages, de la vie du village, des alentours. Mais ce n’est pas aussi frustrant qu’on pourrait le penser. Et puis, je suis chanceux. Rares sont les « nouveaux » comme moi qui voient le fleuve dès le premier jour ! Sans parler de l’escapade touristique en fin de journée vers le quai historique et les rues de Dagana avec Alain et Bernadette. Sans parler aussi de la promenade avec Yancoba dans les champs irrigués au milieu des oignons et des tomates …  Tous les jours, en route vers Richard Toll, Dagana ou Bokhol, depuis la vitre du minibus où l’on me laisse gentiment devant pour mieux voir, le paysage défile devant moi, toujours fascinant. Et puis ces marchés, ces boutiques…  Parfois j’avoue que j’aimerais bien m’arrêter, voir de plus près, faire des photos. Mais ce n’est pas la priorité. Il me faudra plusieurs jours, nous sachant moins pressés, pour « oser » demander à Adama un petit arrêt photo devant ce magnifique spectacle des vaches des Peuls allant boire au bras du fleuve.

Le briefing quotidien pour se répartir les tâches est parfois un peu « confus », pas simple de se coordonner sur les tâches diverses des 2 missions, dans des lieux éloignés, à divers moments de la journée mais chacun finit par s’y retrouver…  Heureusement on a 2 véhicules et 2 chauffeurs compétents et adorables. Au début, c’est difficile pour moi de me situer. J’accepte parfaitement qu’on me dise d’aller là où là. Tout m’intéresse… surtout ce qui peut être nouveau, bien sûr. Et puis il y a l’envie d’aller avec des personnes différentes. J’accompagnerai donc Bernadette à la maternelle de Ndiaréme. J’ai découvert les difficultés qu’elle rencontre lors des diverses rencontres préparatoires au Comité de Gestion : effectif en baisse, poste d’enseignant non remplacé, animatrices employées à tout faire et largement sous indemnisées, problème des parrainages, absence d’aide de la Mairie … et la recherche de nouveaux modes de financement : ce fameux poulailler qui fait tant débat au sein de Verso quant à son réalisme. Ce matin, nous constatons tout cela sur place. L’enseignante, Fama, se débrouille avec 2 niveaux dans sa classe pendant que l’animatrice Fathou va des toilettes qu’elle nettoie à l’autre classe dont elle assume (plutôt bien) la responsabilité de fait. Bernadette retrouve toute sa verve d’ancienne de maternelle auprès des enfants. Moi, je me fais petit, j’observe, je photographie, je vais d’une classe à l’autre ne sachant trop quoi faire. Un groupe de petits assis bien sagement autour d’une sorte de lego m’attire. Ils n’en font rien ! J’essaie de leur montrer qu’on peut les assembler, faire une tour….  Rien mais quand je reviens un peu plus tard, ils ont bougé, fait une sorte de « train ».

Le surlendemain, je suis volontaire pour retourner dans une autre maternelle à Bokhol. Encore des étagères, mobiles cette fois, des livres et aussi des jeux. Je suis content d’aller voir ce que vont devenir ces jeux d’assemblage qui, avec les 11 kilos de stylos, ont largement rempli ma seconde valise ! Ils ont été récupérés parmi les jouets de mes petits-enfants et je veux pouvoir leur en parler. C’est avec la maternelle de Ndiaréme le bâtiment le plus « au top » que j’ai vu jusque-là.  Il a été construit par une ONG américaine qui a juste oublié qu’une maternelle fonctionne avec 3 niveaux, ce qui est difficile dans une seule salle de classe aussi grande soit-elle… Pendant que les étagères sont montées, avec Bernadette nous déballons et présentons les divers jeux devant les adultes, y compris des mères venues pour l’occasion, tout aussi intéressées que les enfants qui ne vont pas tarder à s’en saisir. Un peu plus tard, sollicité, je quitte la maternelle pour aller découvrir le collège de Bokhol et assister à une rencontre avec une association de personnes handicapées. Le soir en échangeant avec Bernadette j’apprends que tous les jeux n’ont pas pu être présentés. Sans qu’elle me le dise, je me rends compte que j’aurais dû rester à la maternelle. J’y aurais été plus utile qu’au collège ou à la réunion avec les personnes handicapées même si j’y ai fait des photos.  J’y retournerai donc demain matin avec elle pour terminer le « boulot ».  Et le lendemain, à notre grand plaisir, nous retrouvons une salle de classe transformée.  Elle a été « cloisonnée » avec les étagères remplies des jeux et des livres apportés et des tentures. Les différents niveaux pourront mieux y cohabiter. Notre intervention a permis de répondre à un besoin et notre matériel a été vite approprié !  

Le temps est vite passé à Ndiaréme, 8 jours sur place. Il faut plier tout ce matériel bien utile qui servira à la prochaine mission. Derrière cette logistique, je sens toute l’expérience accumulée au fil des ans qui a permis de vivre ici un véritable séjour chez et avec l’habitant, payé à son juste prix, avec un confort minimal rassurant et nécessaire après des journées bien remplies. C’est, me semble-t-il, l’éthique d’un voyage solidaire réalisé à nos propres frais. Sur le retour, les dernières journées à Saint Louis et Dakar offrent à la fois un peu de découverte pour des accompagnants comme moi tout en permettant d’acheter de l’artisanat revendu en France pour financer les aides apportées par Verso. Nos hébergements hôteliers pourtant sans luxe sont loin de notre vie à Ndiaréme. Les souvenirs, les images de là-bas restent très présents. Il me faut toute la beauté des oiseaux du parc national du Djoudj, les couleurs et la vie foisonnante des pêcheurs de Saint Louis pour basculer dans cette partie du séjour. Bien sûr c’est toujours le Sénégal mais …  Voilà Dakar. Je ne sais pas comment dire…c’est « trop » pour moi. Un monde contrasté avec des tas de choses qui ressemblent à ce que j’ai vu ailleurs et aussi la présence d’une vie occidentalisée. Peut-être la réalité du Sénégal ?  A Ndiaréme, il y avait bien des mobylettes, des télés parfois et partout le téléphone portable ! La visite de l’île de Gorée sous la conduite d’Albert est un moment particulier. Lui est resté sous le choc de la maison des esclaves lors de sa visite l’an dernier et il n’y avait pas vu tout le charme tranquille des rues fleuries qui m’a tant séduit. Le passé colonial y a certes laissé des traces émouvantes des crimes de l’esclavage mais c’est plutôt le présent que j’ai en tête. Des questions sur l’avenir de ce pays, de ce continent, sur le mode de développement, le mode de vie, les conceptions que les occidentaux véhiculent comme une forme de néocolonialisme. Sur les enjeux internationaux avec l’intense activité chinoise. Sur les enjeux de l’éducation pour un pays si jeune et ses résultats actuels plutôt décevants comme nous l’a expliqué Mama, un responsable associatif que j’avais connu en France il y a longtemps. Sur la place de l’islam et son poids, parait-il de plus en plus prégnant. Et notre action d’aide au développement lors de la mission ? Non, elle n’a rien de charitable c’est sûr. Oui, elle est utile. Oui elle est respectueuse des personnes et de leur autonomie même si elle est exigeante car il y a aussi des comptes à rendre sur les fonds utilisés.  

C’est certain, j’ai beaucoup apprécié ce voyage. Merci à Verso et à tous ceux et celles que j’ai rencontré et qui m’ont accompagné, guidé. Une belle expérience faite de découvertes de personnes, de situations, de paysages, de dépaysement… Les impressions, les images, les sentiments se bousculent encore dans ma tête. Les questions aussi. Quelles suites à cette expérience ? Comment aider de ma place ? Car finalement, un voyage solidaire, c’est aussi un voyage à l’intérieur de soi-même. C’est sans doute la découverte à laquelle je m’attendais le moins...

 

                                                                                                                            Jean Louis Colombiès.